CBAM : Une menace pour la demande d'acier en Europe

Le CBAM devait protéger l’industrie européenne de la concurrence déloyale. Pourtant, selon les acteurs de la filière sidérurgique, il pourrait produire l’effet inverse. Lors d’une rencontre à Milan entre Eurometal et Assofermet Southern Europe, distributeurs et transformateurs ont tiré la sonnette d’alarme : entre 2026 et 2028, avant même l’extension complète du dispositif, la demande d’acier européenne pourrait s’effondrer. Un paradoxe qui menace de déclencher la désindustrialisation que le CBAM était censé éviter.

Un mécanisme qui inquiète la filière sidérurgique

Entre 2026 et 2028, avant l’extension complète du mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (CBAM), la demande d’acier dans le bas de la chaîne d’approvisionnement européenne pourrait être sérieusement menacée. Cette alerte a été lancée lors d’une rencontre stratégique entre Eurometal et Assofermet Southern Europe à Milan, dont les conclusions ont été relayées par Argus Media.

Des coûts sous-estimés tout au long de la chaîne

Les professionnels présents à cette réunion ont soulevé une problématique majeure : les coûts réels du CBAM sont largement sous-évalués à tous les niveaux de la chaîne d’approvisionnement.

Piotr Sikorski, président de l’Association polonaise des distributeurs d’acier, met en lumière un paradoxe inquiétant : « Les surtaxes annuelles liées au CBAM encouragent en pratique les importations de dérivés d’acier finis ». Bien que le mécanisme doive s’étendre aux produits transformés en 2028, trois années de surtaxes sur l’acier primaire auront déjà créé un avantage compétitif durable pour les importations de produits dérivés.

Un risque de désindustrialisation structurelle

Cinzia Vezzosi, présidente d’Assofermet, exprime des préoccupations encore plus profondes. Selon elle, le CBAM, initialement conçu pour rétablir l’équilibre concurrentiel, risque de devenir un véritable fardeau pour les secteurs de la distribution et de la transformation. Ces acteurs, déjà confrontés à une concurrence mondiale féroce, pourraient voir leur position fragilisée de manière irréversible.

Le danger ? Que ce fossé concurrentiel devienne structurel et déclenche une véritable désindustrialisation. Vezzosi appelle à un changement de rythme dans l’approche européenne et réclame davantage de cohérence entre transition écologique et compétitivité industrielle. Pour elle, la politique environnementale doit impérativement s’accompagner d’une stratégie industrielle appropriée, sans pénaliser les maillons intermédiaires de la chaîne.

Une chaîne d’approvisionnement complexe négligée

Alexander Julius, président d’Eurometal, rappelle une évidence souvent oubliée : la chaîne d’approvisionnement ne s’arrête pas à la production d’acier primaire. Les secteurs de la distribution et les consommateurs industriels jouent un rôle crucial dans cet écosystème.

Il pointe du doigt un cocktail particulièrement toxique : la combinaison actuelle de mesures commerciales et de réglementations environnementales, couplée à la hausse des coûts et à de nombreuses zones d’ombre réglementaires, crée un niveau d’incertitude dangereux pour les entreprises. Cette situation affecte non seulement leur rentabilité immédiate, mais surtout leur capacité à planifier et investir sur le long terme.

Un manque de préparation alarmant

Julius se dit particulièrement inquiet du manque de préparation de nombreuses entreprises face au CBAM. Beaucoup ne prennent en compte ces coûts que partiellement dans leurs projections financières, ce qui pourrait réserver de mauvaises surprises à l’approche de fin 2027, date à laquelle les paiements effectifs débuteront.

Des actions conjointes nécessaires

Les participants à l’événement milanais se sont accordés sur un constat : la vitesse de désindustrialisation dans l’Union européenne et la délocalisation croissante de la production constituent des problèmes prioritaires qui nécessitent une réponse coordonnée.

En réponse à ces défis, Eurometal prépare actuellement une initiative paneuropéenne visant à renforcer la coopération entre associations nationales et à développer une action conjointe sur ces enjeux critiques.

Extension du périmètre du CBAM

En décembre dernier, l’Union européenne a annoncé le renforcement significatif du CBAM avec l’ajout de 180 nouveaux produits industriels, majoritairement composés d’acier ou d’aluminium. Cette extension, bien qu’attendue, amplifie les préoccupations exprimées par les professionnels du secteur.

En conclusion, le CBAM se trouve à un carrefour critique. Conçu comme un outil de transition écologique et de rééquilibrage commercial, il risque paradoxalement d’affaiblir les maillons intermédiaires de la chaîne de valeur européenne. Entre ambitions climatiques et réalités industrielles, l’Europe devra trouver un équilibre délicat pour éviter une désindustrialisation qu’elle cherche précisément à prévenir.

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